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Le signe qu’ils existent… Voyage au Sénégal sur le Bou el Mogdad L’histoire commence il y a presque trois ans, sur le pont avant d’un bateau, par quelques douces notes interprétées à la kora. Une chanson qui parle du fleuve, de la mer et des oiseaux… La suite, je te la laisse découvrir… lentement… paisiblement… au fil du fleuve Sénégal… Ce fut pour nous un émerveillement permanent, un réel enrichissement… Un bouleversement constant de nos repères, lors de ce premier contact avec l’Afrique… Un enchaînement de rencontres, qui, toutes, ne peuvent nous laisser indifférents… Un regard qui change et s’adapte chaque jour en s’imprégnant du vécu des heures précédentes… Un voyage qui, certainement, fera qu’au retour, nous ne serons plus tout à fait les mêmes… Anne Pour découvrir notre carnet de voyage, cliquez ici ! ________________________________________________________ Pythagore et les sourires d’El Awamia… Fille de Meuse, perpétuellement attirée par l’eau sous toutes ses formes, je me savais sous le charme des contrées du Nord, mais je n’imaginais pas à quel point le Sud allait me séduire… Viens, suis-moi, c’est à Louxor que je t’emmène cette fois… sur les traces de Pythagore… pour une rencontre avec les sourires d’El Awamia ! Anne Pour découvrir le récit du voyage... ________________________________________________________ 
L’écrin de « Maman Princesse »… Il est un domaine intimement lié au « mien » car pendant des décennies tous deux n’ont fait qu’un. On y arrive par un petit chemin, qui s’élève doucement, avec cette délicieuse impression d’accéder à un sanctuaire. Au sommet, près de la Ferme du Prince, quelques vieux tilleuls têtards tendent fièrement leurs bras vers le ciel en signe de bienvenue. L’émerveillement me gagne immédiatement… Partout, des tapis denses de jonquilles se déroulent au pied des arbres encore nus, avec ça et là quelques délicates notes de bleu de la plus rare scille à deux feuilles. Rien d’étonnant à ce que le grimpereau des jardins chante ici qu’il « monte au paradis »…
Je me retrouve plongée dans des souvenirs adolescents, où mes cours d’anglais m’emmenaient sur les berges du Lac District, là où des poètes comme William Wordsworth trouvaient l’inspiration dans les prés tout jaunes fleuris de « daffodils ». Je ressens immédiatement ce réel apaisement, ce sentiment si particulier qui m’ouvre les portes de l’écriture, sentiment oublié depuis quelques temps mais si vite retrouvé dans cette parenthèse de douceur, cet écrin, ce havre de paix à deux pas de Chimay. Je m’engage dans l’« Allée des Noyers », qui ont sans doute disparu depuis bien longtemps. Le dernier vient tout juste de succomber à l’âge et au temps. Difficile de choisir où poser les yeux… Mes pas se doivent de rester sur le chemin, pour être sûre de ne rien froisser car les fleurs des prochaines semaines pointent déjà le bout de leurs jeunes feuilles. Fin avril, les orchis mâles par dizaines prendront le relais. Violettes, ficaires, mercuriales et anémones sylvie sont déjà bien développées. J’aperçois aussi les feuilles du gouet tacheté, dont le bulbe est paraît-il un véritable régal pour les sangliers. Puis il y a ces étonnants manchons de mousse, entourant généreusement le pied du moindre arbrisseau, en ce domaine, cela m’a toujours fascinée. Les premiers papillons volètent et puisent de l’énergie dans la douceur de cet après-midi naissant, paon de jour, citron, aurore, petite tortue mais aussi deux autres espèces orangées que je ne peux identifier. Je rencontre également le bombyle, joli bombardier tout velu armé d’une trompe démesurée, et un gros bourdon tricolore, à l’abdomen trempé de roux, encore un peu pataud en ce début printanier. Le rougegorge, lui, se laisse aller à quelques longues strophes vibrées.
J’ai déjà laissé en ces lieux de nombreux souvenirs… Ceux de rendez-vous avec le lièvre et le chevreuil dans la brume du soleil levant… Ceux de perles de rosée accrochées au compagnon rouge, à la raiponce, au sceau de Salomon et à la jacinthe des bois… Ceux de petits matins frais, où les bourgeons se gonflent et les arbres commencent à débourrer… Ceux de quatre peupliers, dont les cimes se réunissent et se balancent doucement pour échanger quelques confidences qui se perdent dans les cieux… Ceux de deux arbres grinçant sous la brise légère d’avril et chantant en duo, l’un d’une voix grave et profonde, l’autre sur un ton plus aigu… la femelle répondant au mâle sans aucun doute… Je me plais à admirer les écorces brillant au soleil. Moirée chez le charme… Striée horizontalement chez le merisier… Uniforme chez le hêtre… Le sous-bois accueille des cépées de noisetiers aux chatons mâles déjà fanés. L’« œil du printemps », minuscule fleur femelle teintée de pourpre, s’exhibe encore mais il faut à présent la chercher plus attentivement. A chaque fois un hommage rendu à « Papy », mon ancien professeur de sylviculture, qui m’a enseigné à guetter ce premier signe des beaux jours qui ne vont plus tarder. Le bois semble endormi en début d’après-midi, juste animé par quelques croassements, l’alarme du merle noir, l’effervescence des abeilles à proximité des ruches et le grimpereau qui se répète inlassablement. Au concerto du matin, j’ai préféré la douce chaleur de la mi-journée même si un petit rien de vent arrive à s’infiltrer à travers la forêt. Rien de comparable avec le vent du nord qui en ce moment rafraîchit l’étang ! J’aperçois l’anémone sylvie, les premières pousses d’euphorbe des bois et les feuilles naissantes de l’aubépine. Telle un détective, je saisis le moindre indice, avec un soupçon de tricherie tout de même, en me replongeant dans mes souvenirs de balade des années passées pour m’aider. Enfin, j’entends celui qui a fait son retour depuis une semaine… Le pouillot véloce, tel le grand argentier, ne cesse de compter et empiler ses écus dorés. Un bouquet d’épicéas ne me laisse pas trouver les roitelets espérés mais j’entends les « tics » répétés du grosbec casse-noyaux. Oh celui-là, qu’est-ce qu’il peut m’agacer ! Toujours haut perché, il est souvent si difficile de le trouver. Le bois semble se réveiller : cris de la sittelle, chant du pinson des arbres… Les geais des chênes donnent l’alerte tout au bout de l’allée… ils en ont mis du temps à me repérer ! Ou bien, comme me le font croire leurs poursuites acharnées, ont-ils quelques vieux comptes à régler ? Je perçois quelques cris fins difficiles à localiser, qui me font chercher aux alentours mésange ou roitelet. Un oiseau survole soudain le chemin, se pose sur un tronc et disparaît. Au vu de sa taille, c’est la sittelle qui occupe maintenant mes pensées mais comment a-t-elle pu ainsi se volatiliser ? Je ne tarde pas à comprendre en repérant sur le tronc une tache sombre, l’entrée d’une cavité qu’elle inspecte minutieusement et qui semble l’intéresser. Il n’y a maintenant plus qu’à en maçonner l’entrée… Deux rougegorges entonnent le chant pour célébrer mon approche du « Rond de danse », eux seuls sont vraiment dignes de ces lieux, qui méritent en effet bien mieux que quelques sinistres croassements déchirant le ciel. Un chevreuil s’éloigne rapidement de cette vaste clairière enherbée située à la croisée des chemins. Elle doit en avoir bien des histoires à nous raconter, les fêtes princières, les lampions, les danses du passé. Il faudra un jour que je prenne le temps de l’écouter, sur un des vieux bancs de pierre tout de mousse recouverts. Les choucas des tours annoncent la proximité de la ville. Deux cygnes en fer forgé, fiers et majestueux, que l’on croirait tout droit venus de l’étang, soutiennent les planches d’un banc et dirigent leur regard vers le Château de Chimay. L’imposante tour coiffée d’une toiture en forme de bulbe semble rivaliser de fantaisie avec le clocher de la Collégiale Saints Pierre et Paul. Celle-ci, grâce à son carillon et ses cloches qui sonnent 16 heures, vient sans aucun doute de remporter la partie. Le grimpereau lui répond de son cri aigu que je ne peux manquer… Parmi le jaune des ficaires, je retrouve ce hêtre au pied si boursouflé qu’il paraît soutenu par une énorme patte, que l’on verrait bien munie de griffes géantes. Je rencontre aussi cette jolie souche étoilée que je vois vieillir et se déliter peu à peu au fil des années. Les pouillots véloces, si discrets au départ, se relaient maintenant au fur et à mesure de mon avancée. Mais c’est surtout le chant de l’Eau Blanche que je commence à capter. La rivière ondoie dans la vallée, encadrée de prés puis de forêts. Elle alterne zones lentes, subites accélérations, rapides et cascatelles. J’y retrouve cette constante fascination pour l’eau, quelle qu’elle soit, fleuve, étang, mer ou petit ruisseau ardennais, où des tourbillons forment de jolis gâteaux de mousse.
Les coteaux accueillent le réveil des symphorines, des groseilliers et des lianes du chèvrefeuille. A leur pied, je reconnais les feuilles vert de gris de la tulipe sauvage. Chaque année en mai, je viens admirer leurs délicates fleurs jaune vif, légèrement de rouge marbrées. Près de la rivière, les pétasites arborent leurs fleurs bien avant la croissance de leurs grandes « feuilles de rhubarbe ». Pour en découvrir toute la finesse, comme l’abeille qui les butine, ne pas hésiter à s’en approcher ! Dans les mains des enfants, en mai, les feuilles deviendront chapeaux ou petits bateaux faisant des courses sur l’eau. Les mésanges sont de plus en plus en voix, ne cessant de me surprendre par leur registre varié. Il y a aussi le bouvreuil et le pigeon ramier, ainsi qu’un duo de rougegorge et troglodyte joliment constitué. Au bord de la rivière, je guette l’apparition éventuelle du martin-pêcheur ou du cincle plongeur. Et je ne peux m’empêcher d’admirer les coteaux fleuris de jonquilles, qu’au lieu de cueillir, mieux vaut des yeux caresser. Par endroits, les pentes se font chaos rocheux, d’où mon imagination joue à faire s’envoler le hibou grand-duc… A cet endroit, le Pont Grand-Mère, rehaussé de piliers de fonte et décoré de lourdes chaînes, enjambe la rivière. C’est non loin de là qu’un couple de colverts a choisi de demeurer. La rivière serpente, bordée de petits aulnes, et j’approche de mon chêne préféré. Il s’est déporté vers la vallée, comme pour mieux la protéger. Aujourd’hui, un pic épeiche, par son tambourinage sur ses branches mortes, s’amuse à le faire chanter. Non loin de là, un autre couple de cygnes en fer forgé surveille une petite cascade et les gravières voisines. Un cri bisyllabique m’annonce la présence d’un couple de bergeronnettes des ruisseaux, sourcil et « moustache » clairs, dos ardoisé, rémiges anthracite liserées de blanc et en guise de queue un très long balancier. Le mâle, à la gorge noire, arbore fièrement le « jaune ficaire » sur la poitrine, le croupion et sous la queue tout en réservant un blanc pur à ses flancs. La femelle préfère plus uniformément le jaune clair de la primevère. Les deux oiseaux moucheronnent et volètent de berge en caillou, de gravière en rocher. Elles poursuivent leur minutieuse exploration au fur et à mesure de mon avancée. Puis c’est du ciel que vient le spectacle, avec l’envol de la buse, les planés de deux faucons crécerelles et les cris des grosbecs, qui tout à la fois fusent de partout… et de nulle part !
Mes pas m’entraînent et m’arrêtent au Pont Grand-Père. C’est là qu’explose, tout juste sous mes pieds, un chant qui semble alterner imitations et grincements dans un curieux désordre organisé. Sans toutefois le connaître, j’ai tout de suite compris qu’il s’agit du cincle plongeur, que j’ai tout juste le temps de voir s’envoler et descendre l’Eau Blanche vers quelques méandres serrés. Là, son cours est tranquille et un arbre couché en travers de l’eau accueille mon repos. Une bergeronnette des ruisseaux me rejoint et poursuit son chemin en aval… Des craquements venus du sous-bois me surprennent. Serait-ce le garde qui vient me saluer ? Un brocard dévale le coteau fleuri et s’éloigne au petit trot en suivant l’Eau Blanche. Quelques instants plus tard, un second apparaît à vingt mètres de moi, derrière un rideau de frênes. Paisible, il s’arrête un instant au bord de l’eau alors que le premier poursuit sa course au loin à travers prés. Le plus proche fait lentement demi-tour, venant sans doute de m’apercevoir. Une rencontre toujours appréciée… C’est alors que j’entends quelques cris de grosbec. Le voici enfin posé fièrement à la cime d’un groupe de jeunes frênes. En plus de l’observation, il m’offre aussi son chant que je n’avais jamais capté, un chant où il alterne ses petits cris habituels avec des sons aigus plus métalliques. Une chance que de l’entendre ainsi de tout près… Puis des cris d’alarme sèment le doute… Un pic ? Ou le cincle ?? Seulement un troglodyte légèrement enroué ! Enfin, mon cheminement vers le verger accompagne le grimpereau dans ses rêves de paradis… Un éden tout de jaune vêtu car ici aussi les jonquilles se comptent par milliers. Je ne peux m’empêcher de savourer pleinement et je prendrais bien la place de ces grosbecs pour contempler cette merveille du haut des cieux. Les vieux arbres tortueux ont été oubliés pendant bien longtemps et ont été cernés par les conquérants, frênes, noisetiers et épineux. Le « halte-là » vient de leur être donné et une vie nouvelle, à la lumière revenue, démarre pour les vieux fruitiers. Une vie pleine de vie car pour les mésanges bleue et charbonnière, impossible que les cavités viennent à manquer. Un verger, écrin dans l’écrin, à la manière des poupées russes emboîtées… Un verger où certains petits matins d’été, dans la rosée, les taons sont venus me taquiner… Et je ne peux m’empêcher de penser à Elisabeth de Chimay, cette charmante « Maman Princesse », œil pétillant de malice et sourire accroché aux lèvres. Une dame touchante de gentillesse et de simplicité, qui fait rêver l’imaginaire des enfants, petits et grands. Je sais avec quelle curiosité, quel entrain et quelle passion elle a exploré les souterrains de son vieux château avec ses enfants et petits enfants. J’imagine donc sans peine son ravissement sans cesse renouvelé à parcourir, en toutes saisons, les allées de ce magnifique écrin… Anne 26 mars 2011 ________________________________________________________  Petits bavardages entre amies… Virelles. Par grand bleu et extrême douceur d’un tout début février, une vieille dame, aux cheveux jaune d’or couronnés de plumets d’argent, m’invite à la rejoindre, à me laisser un instant bercer dans ses bras, à m’asseoir et à l’écouter attentivement. A son âge, c’est en siècles que se comptent les années… Elle a tant de choses à me raconter mais aussi de secrets intimement partagés depuis vingt ans déjà… Elle me rappelle qu’elle était là bien avant l’étang, qu’elle a vu naître il y a de cela 600 ans. Par la construction d’un petit ouvrage, d’un minuscule barrage, le marais s’est fait réserve d’eau, pour alimenter l’ancienne forge, mais la grande roselière a résisté, lui offrant une ceinture de végétation aux couleurs changeantes au fil des saisons, tantôt verte, quelques instants coiffée de pourpre puis dorée à souhait par grands froids. Dans son cœur résonne encore le tintement des faux habilement maniées par les villageois, qui venaient y récolter le chaume l’hiver durant. Il y a aussi les rires des enfants sur leur terrain de jeu préféré… Et comment oublier les chants et les allées-venues de toutes ces espèces d’oiseaux qu’elle a accueillis pendant si longtemps, leur offrant sans compter le gîte et la garantie d’y trouver au calme une table bien approvisionnée. De quoi satisfaire même le moins conciliant des clients… Au sein de ce grand territoire, de plus d’une quinzaine d’hectares, le butor étoilé ne se faisait alors pas prier pour laisser s’échapper quelques mugissements répétés. Friand de grenouilles vertes, celui que l’on surnomme « bœuf des marais » pouvait se régaler en paix dans les zones inondées, chenaux et trouées. Il ne manquait pas d’y croiser le blongios nain, le plus petit héron parmi ses cousins, mais aussi quelques rousserolles turdoïdes, fauvettes de grande taille, toutes affairées à construire leur nid dans des roseaux bien costauds, poussant les pieds dans l’eau.
Les amateurs de marais plus asséchés n’étaient pas pour autant laissés pour compte. Zones de vieux roseaux morts pour la locustelle luscinioïde, lisières avec buissons et orties pour plaire au phragmite des joncs, grands espaces peu fréquentés permettant au busard des roseaux de nicher… Alors que dire des « faciles à vivre », des peu exigeants ? Un vrai paradis pour le bruant des roseaux et la rousserolle effarvatte ! Quelques ares seulement… Un simple rideau de roseaux au bord de l’eau… Ou même une petite parcelle peu inondée, à litière abondante, parsemée de quelques arbustes… Ces deux là ne font vraiment pas la fine bouche ! Pendant quelques siècles, le cœur de la grande roselière a ainsi battu au rythme de la biodiversité ! Les années se sont écoulées paisiblement jusqu’à ce que tuiles et ardoises remplacent définitivement le roseau sur les toits du village. La vieille dame ne reçoit alors plus de visite et est laissée à l’abandon. Cette solitude ne lui vaut rien de bon ! Les tiges mortes de phragmites s’y accumulent, formant au sol, années après années, une litière abondante qui tend à assécher le marais. Une véritable aubaine pour les buissons de saule, qui n’attendent que ce signal providentiel pour progresser ! La roselière vieillit à vitesse accélérée. A chaque printemps, la repousse des jeunes roseaux se fait un peu plus difficile. Litière épaisse qu’il faut traverser… Manque de place et de lumière parmi les tiges mortes restées fièrement au garde-à-vous… Invasion par les arbrisseaux… Les phragmites s’épuisent après tant d’efforts et se font de plus en plus maigrichons. Comment pourraient-ils encore supporter le poids des nids que les fauvettes aquatiques avaient l’habitude d’y tisser ? Du côté de l’étang, les nouveaux venus ne sont guère bienveillants. Il n’y en a plus que pour le canotage, la voile, la pêche et la baignade. La vieille dame se fait gênante, inutile, encombrante. Les années 60 voient les agressions à son encontre se multiplier : épandage d’herbicides dans l’eau, bétonnage des berges, faucardage pour la faire reculer en faisant pourrir ses rhizomes. La lutte est inégale, la roselière affaiblie baisse les bras et régresse à grands pas. Où les oiseaux pourraient-ils désormais trouver nourriture abondante et tranquillité ? Heureusement viendront ensuite des jours bien meilleurs… le temps des retrouvailles avec le savoir-faire d’autrefois… Aujourd’hui, couchée au soleil, en ce bel après-midi d’hiver, je lui suis reconnaissante de m’avoir accueillie pour la première fois il y a vingt ans mais surtout de ne m’avoir jamais laissée repartir. Dans ses tiroirs, j’ai glissé quantité de souvenirs…
Je me rappelle de la petite stagiaire que j’étais, qui sans relâche, derrière son râteau, voulait montrer de quoi elle était capable. J’entends encore les commentaires amusés des trois animateurs de l’époque, Benoît, Marc, Yves, mais aussi leurs fous rires pendant des courses poursuites où immanquablement l’un ou l’autre finissait par s’enliser et se tremper. Il y a les années où fin janvier rime avec gel prolongé et temps sec mais aussi toutes celles, où malgré les bottes, les chaussettes sont inévitablement mouillées. Il y a parfois les mauvais tours joués par les inondations, qui emportent et déposent sur la rive touristique d’énormes amas de roseaux fauchés, qu’il faut ensuite évacuer. Il y a aussi les instants bénis des Dieux, où le butor étoilé survole le chantier, comme pour s’assurer de la qualité du travail effectué… Il y a ceux qui, pour toujours, y ont laissé leur nom, comme ce « Viking » qui, à la faux, avait retrouvé les gestes d’antan. Ce petit coin de roselière, où il a travaillé, n’est pas prêt de l’oublier. Il y a les grandes traversées pour rejoindre le chantier par l’étang en assec, partiellement gelé. Un parcours sans embûches dans le froid du petit matin mais qui laisse quelques souvenirs englués de vase, dès qu’on y ajoute quelques degrés à la mi-journée. Le « chantier roselière », enfin c’est pour tous la tente canadienne ou le vieux chalet, où se rassemblent quelques dizaines de bénévoles attirés par le fumet de la traditionnelle soupe à l’oignon qui frémit au coin du feu. Il y a aussi les moments forts, où la métamorphose est plus profonde, la vieille dame acceptant que l’on y creuse quelques rides, quelques chenaux, quelques sillons et mares. Un bon moyen pour rompre l’isolement des coins les plus retirés et faire le lien entre l’étang et quelques mares éloignées. Une manne providentielle pour les oiseaux d’eau que ce garde-manger bien approvisionné… et abrité ! Place alors aux gros engins chenillés ! Je me souviens, il y a plus de quinze ans, avoir délimité l’emplacement de l’un de ces futurs chenaux, dans l’eau jusqu’aux genoux puis jusqu’à la taille, noyée dans cette immensité de végétaux bien plus hauts que moi. Un grand jeu de cache-cache avec mon collègue Benoît, que je perdais dès qu’il s’éloignait d’à peine quelques pas. Tout autour de nous, les râles d’eau riaient… ou plutôt criaient ! Les roseaux fauchés chaque hiver ne finissent pas toujours au feu, tout ou presque a déjà été essayé. Finement broyés pour des constructions terre paille, compressés en cibles de tir à l’arc japonais, hachés pour de la pâte à papier ou plus classiquement ficelés en bottes… Rémy, grand magicien du Carnaval, passe aussi parfois par là, les transformant à son gré en Arche de Noé, en chevaux tirant une citrouille… qui ne saurait tarder à devenir carrosse. Les prochaines années verront certainement une récolte plus mécanisée pour la fabrication de pellets…
Aujourd’hui si calme… alors qu’hier encore, la grande roselière fourmillait d’activité. Parmi les habitués, Dominique, Emeline, Catherine, Xavier, Sébastien, Cédric… Et puis de petites fourmis qui, depuis quelques années déjà, prennent le relais… Erwann, Gaël, Colin… malgré leur jeune âge, ils n’en sont pas à leur premier chantier. La roselière qu’ils retrouvent a cette fois payé un lourd tribut à l’hiver sous les assauts répétés de la neige, qui s’y est accumulée. En pas mal d’endroits, les roseaux morts sont définitivement couchés. Raison de plus pour se retrousser les manches ! La traversée des chenaux sur une échelle en guise de passerelle réserve son lot de surprises, d’enlisements et parfois de cris dignes d’un râle d’eau mécontent. De quoi traumatiser un butor pour au moins deux années ! Il est temps de se mettre à l’ouvrage… Les débroussailleuses ronronnent au loin pendant que les roseaux couchés crissent sous les coups de râteaux à foin. Les plumets des tiges encore debout semblent se rirent de nous en se balançant dans le grand vent. Qu’ils ne se réjouissent pas trop, leurs heures sont à présent comptées… Puis c’est le grand embrasement. La fumée âcre s’élève en haute colonne… ou s’abat sur les travailleurs, dont les yeux commencent à piquer. Partout, ce ne sont qu’allers-retours, fourchées, énormes brassées pour tout bien ramasser. Le feu des enfants livre guerre à celui des grands et c’est bien loin de leur brasier que nos trois petites fourmis vont chercher des tiges mortes pour l’alimenter… avec la joie intense d’enfumer leurs parents ! Puis, comme autrefois, les roseaux se font cabane ou refuge de jeunes sangliers… Dans leurs petites mains, les plumets réunis en bouquets deviennent flambeaux… Des jeux, qu’en fin de journée, ils ont bien du mal à quitter. Mais un an, après tout, c’est si vite passé !
Aujourd’hui si calme… Après tant de souvenirs échangés, voici le moment venu de prendre congé. Oui, je la remercie infiniment, cette vieille amie, de m’avoir accueillie, de m’avoir gardée à ses côtés et de partager chaque hiver ces instants tout simples de convivialité et de grande complicité. Nous nous épierons du coin de l’œil, veillant l’une sur l’autre avec obligeance tout au long de l’année, pour ensuite mieux nous retrouver, une fois de plus, dès les premières fortes gelées… pour quelques petits bavardages entre amies… Anne ________________________________________________________ 
Le canard… et le caneton Belle-Ile-en-Mer, 2 janvier. Le double éclair blanc du Grand Phare balaie sans répit la lande dans la nuit noire. Le carillon de la petite ville de Palais sonne 7 heures et il n’y a guère que le rougegorge pour chanter avec force de si bon matin au pied de la citadelle Vauban. Le bourg est désert, encore tout endormi. Seul le port montre un peu d’activité, avec le départ tout proche du bateau Vindilis, qui s’apprête à rejoindre le continent en 45 minutes de traversée. Vindilis… un ancien nom de Belle-Ile, tout simplement. Vers 8h30, Quiberon dort tout autant. Heureusement, le Bar du Corsaire est toujours fidèle au poste pour me servir le petit déjeuner. L’hiver a vidé le front de mer de ses promeneurs matinaux. Pour l’animation, place aux chardonnerets élégants, aux piaillements incessants des moineaux et aux pitreries des sansonnets. Je retrouve une bergeronnette de Yarell tout juste là où je l’avais laissée huit jours plus tôt. L’insectivore joue à nouveau les opportunistes ramasse-miettes sur les pavés. Au pied de la digue, la grande plage et ses quelques rochers accueillent pipits maritimes, grands gravelots, tournepierres à collier et bécasseaux sanderling. Le jour de Noël, ils étaient plus de 90 à s’y presser ! Plus loin, comme des enfants, des mouettes rieuses sautent hardiment dans les vagues…
De l’autre côté de la gare maritime, des goélands squattent un petit bout de plage. C’est là que j’avais aussi vu deux sternes caugeks, une semaine plus tôt. L’heure est également pour eux au petit déjeuner. Un jeune goéland argenté déguste une étoile de mer alors qu’un jeune marin se débat avec une pince de crabe. L’occasion rêvée de comparer le « trois quarts de portion », nettement plus strié sur la tête et le cou mais aussi plus uniformément brun, avec le « castard marin » dont tête et cou blancs contrastent bien avec le reste du corps plus sombre. J’embarque à 10 heures sur le Melvan, qui en trois quarts d’heure va m’emmener à l’île d’Houat, « le canard » en Breton. A son arrivée à Quiberon, le bateau avait ramené au continent quelques dizaines d’envahisseurs. En cette fin de vacances pour les Français, Houat se vide !
Sous le soleil montant, le ciel se zèbre de nuages formant de curieux rayons moutonneux. Bien plus petit que les bateaux qui font la navette vers Belle-Ile, Melvan file maintenant rapidement, avec à son bord une poignée de passagers. Première traversée dans ce coin qui ne me permette pas de trouver l’un ou l’autre fou de Bassan… Par contre, je repère des vols rapides en ligne d’oiseaux noirs et blancs, assez bas au-dessus de l’eau. J’en vois aussi quelques petits groupes posés sur les flots. Impossible pour moi aux jumelles de trancher entre pingouin torda et guillemot de Troïl. Le bateau aborde Houat et accoste à Port Saint-Gildas. La manœuvre est lente et prudente, le pont-levis, qui permet le débarquement est abaissé sur le quai. Parmi les passagers, personne ne bronche… J’en profite pour observer les oiseaux du port puis je remarque après une dizaine de minutes que la passerelle vient d’être relevée… Peut-être doivent-ils ajuster la position du bateau ? Je réalise à temps que Houat n’est pas le terminus pour le Melvan… mais qu’il va poursuivre sans tarder sa route vers l’île d’Hoëdic, « la petite sœur », « le caneton ». Je demande gentiment, d’extrême justesse, que l’on m’ouvre à nouveau. Excuses et confusion… « Une blonde » ont-ils du penser ! J’étais en fait la seule à devoir débarquer ! J’en ris encore pour longtemps ! Houat est longue d’un peu plus de quatre kilomètres mais avec le découpage de ses côtes et sa forme de Tour Eiffel, c’est une balade d’une quinzaine de kilomètres que l’île me réserve. Je quitte le port vers l’ouest pour parcourir la « côte en dedans », celle qui regarde le continent. Le paysage est fait de quelques cyprès, de l’un ou l’autre pin, d’une multitude d’ajoncs encore ça et là en fleurs, d’une alternance de rochers rouges, dont le pied est noirci par les lichens, et de petites plages de sable blond doré. Les falaises sont moins hautes qu’à Belle-Ile et faites de granite et non de schiste veiné de quartz. Le sentier est assez sablonneux, beaucoup plus doux, moins escarpé. Un parcours nettement plus facile même si régulièrement vallonné ! Il n’y a plus ici que le léger vacarme du ressac et les cris réguliers des quelques goélands croisés.
Des fougères recouvrent les vallons, ainsi que des prunelliers garnis de nombreuses toiles blanches laissées par des chenilles. C’est là que le troglodyte mignon jalonne mon parcours de ses trilles. Parmi les blocs de pierre garnis de lichens jaune d’or, je découvre un massif de fleurs blanches, dont il me faudra plus tard chercher le nom. Contrairement à celles de Belle-Ile, les falaises échappent ici à la colonisation par les « griffes de sorcière », une dangereuse plante grasse invasive originaire d’Afrique du Sud. A Belle-Ile, son extension rapide fait peur ! Et comment lutter en terrains si difficilement accessibles ? J’atteins déjà l’extrémité ouest de l’île, dominée par une haute croix et la présence d’un ancien fort, devenu domaine privé. Puis c’est l’amorce de la côte « en dehors », avec la plage de Vénigued, où viennent mourir de gros rouleaux. La grève blonde est encadrée par deux sentinelles imposantes, les îles Guric et Séniz. Mon arrivée sur les hauteurs provoque l’envol massif des goélands et d’une dizaine d’huitriers pies. La lande se fait sableuse et y accueille le panicaut maritime, appelé aussi chardon bleu. Au bout de la plage, sept oiseaux fuient en courant dans la pente herbeuse. J’ai l’habitude des faisans qui sont nombreux à Belle-Ile mais les jumelles m’indiquent qu’il s’agit cette fois de perdrix rouges, qui en quelques coups d’ailes finissent par rejoindre l’île Séniz.
Puis c’est une succession de petites criques aux vagues qui soulèvent le sable. La végétation se fait plus rare, moins haute, avec fougères, graminées, ajoncs et joncs dans les petites vallées humides alors que les arbres ont complètement disparu. Ensuite, place aux pelouses rases et à un paysage lunaire, de plus en plus minéral, de sable et de cailloux. Même l’horizon disparaît soudain, le ciel ne faisant plus qu’un avec la mer. Depuis le début de la balade, le troglodyte mignon règne en maître, le pipit farlouse n’étant que son bien piètre valet. A Belle-Ile, chaque jour, ce sont les grands corbeaux qui ponctuent mes balades côtières. Puis c’est le choc, au détour d’un vallon ! Sur ces terres si désertes, apparaît brusquement le bâtiment de l’Eclosarium, musée ultra moderne et centre de recherches d’une grande marque de produits cosmétiques, temple du troisième millénaire vénérant l’éternelle jouvence. Une jouvence écrite avec un « A »… Heureusement, la construction est tapie dans la pente et reste discrète depuis d’autres points de vue. L’heure est à la pause « pomme et biscuits ». Un moment pour se poser aussi… avec juste la rumeur des vagues… et une sensation de vide… d’être « bien »… Quelques maisons maintenant en vue puis c’est la plage de Salus, longue de plus de cinq cents mètres. La mer y a déposé au gré des courants de longues traînées d’algues rouges que les tournepierres explorent sans jamais se lasser. Joli cocktail de couleurs avec les plantes de la dune, oyats, immortelles des sables et feuilles de lys de mer, plante protégée de la famille des narcisses. L’autre extrémité de la plage n’a pas reçu ce cadeau marin et n’accueille pas le moindre oiseau… A moins qu’ils n’aient eu peur de ce monstre de bois échoué sur le sable, œil énorme et gueule grande ouverte… je dois dire que, l’espace d’un instant, je m’y suis laissée prendre moi aussi !
Et voici, ô surprise, la mer de chaque côté ! Je résiste à l’envie de couper au court et contourne longuement la pointe sud-est de l’île… sans quoi… je n’en aurais pas réellement fait le tour complet. Ici règne la dune grise sous la protection attentive du Conservatoire du Littoral. Cinq gros oiseaux prennent leur envol sans me laisser le temps de les identifier et j’aperçois la plage de Tréac’h er Gourèd, dans toute sa longueur, soit près de deux kilomètres. Je ne croise toujours pas âme qui vive à part l’un ou l’autre pipit maritime, que je trouve nettement moins bien « fini » que le pipit farlouse. Je revois mes « cinq grosses bêtes » sur les rochers. Une fois de plus, des perdrix rouges. Puis ce sont des passereaux en vol qui m’intriguent, s’enfuyant des plantes en graines où ils étaient en train de grappiller… Ce n’est que plus tard que je comprendrai qui ils étaient… Et je m’inquiète de ces griffes de sorcière arrachées et abandonnées sur le chemin côtier… Les îliens devraient veiller à ne pas, depuis leurs jardins, les disperser. Deux humains et un chien sur la plage, les premiers croisés depuis le début de la randonnée ! Je choisis de rester sur le sentier de la crête dunaire, pour dominer la plage et prendre de l’avance sur ces promeneurs, qui vont faire lever les oiseaux. C’est à nouveau dans les laisses de mer qu’ils se sont rassemblés, goélands argentés, bécasseaux sanderling et tournepierres à collier. Dans cette course endiablée, casaque grise et pattes noires contre casaque bigarrée et pattes orangées, c’est la victoire facile des bécasseaux, que personne ne pourrait contester ! Tout au bout de la grève apparaît un ancien fort, perdu dans les dunes… et à ses pieds, cette exceptionnelle plage convexe de la pointe d’En Tal, qui ne peut que fasciner… J’entends dans le massif sableux les petits cris d’un groupe d’une dizaine de passereaux qui se déplacent comme des linottes à la recherche de graines dans les végétaux séchés. Cependant leurs cris ne correspondent pas et en vol je n’arrive pas à les reconnaître. J’aperçois enfin parmi ces « linottes », une sorte de bruant jaune femelle faisant des acrobaties sur une tige morte. Puis à ses pieds, un magnifique oiseau… dans un plumage que je n’ai jamais rencontré avec sa tête bariolée. Le bandit a l’œil barré de noir et un foulard aussi sombre accroché dans le cou. Ajoutons à cela sur sa face, un triple bandeau jaune surmonté d’un casque grisé. Mais aussi un manteau rouille à notes rougeâtres, un ventre jaune et des flancs striés. Il parcourt les touffes d’herbes, s’y faufile habilement, ne se montre pas farouche et se laisse raisonnablement approcher. Il rejoint la crête de la dune, joue à cache-cache avec celle qui est en train de l’observer mais revient toujours se faire admirer. J’aperçois aussi de temps en temps l’une ou l’autre femelle de ce bruant… bruant… Il me faudra mon guide ornitho pour y arriver. Puis le groupe s’envole mais je les retrouve assez vite grâce à leurs cris. Enfin je les laisse s’éloigner en paix… n’apprenant qu’à mon retour, qu’il s’agissait de bruants zizi…
Dernier morceau de plage avant Port Saint-Gildas et pique-nique… à 16h. De belles retrouvailles avec cette liberté de la randonnée ! Je n’ai pas aperçu dix personnes de toute la journée ! Les couleurs sont douces, comme extraordinairement atténuées. Gris bleu de la mer… Gris argent du ciel… Oyats hésitant entre le vert clair et le jaune… Plage crème doré… Rochers sépia… Et toujours le chant des vagues et du sable remué… Il me reste une heure avant le bateau… Un peu de mal à faire mes adieux, à décoller… Je retrouve les falaises et à leur sommet le bourg désert, complètement endormi alors que trois pouillots véloces virevoltent à la recherche d’insectes dans un massif de tamaris. Le village domine le port et sa flottille de bateaux de pêche, de quoi d’autre pourrait-on vivre ici ? En fin d’après-midi, l’île se vide de ses derniers touristes, visiteurs de Noël venus du continent voir leurs parents îliens et étudiants regagnant leurs internats. Curieuse impression de revoir soudain autant de monde… le bateau venant d’Hoëdic affiche presque complet ! Le soleil tombe sur Houat, Hoëdic et Belle-Ile alors que feux et phares s’illuminent. Eclat blanc régulier du phare des Poulains… Trois flashs rouges suivis d’un long soupir pour Kerdonis… Je ne manquerai pas, dès l’occasion venue, de me laisser oublier à bord du Melvan… pour aller cette fois rendre visite à la « petite sœur », à Hoëdic, au « petit caneton » ! Anne ________________________________________________________  |