
Je t’enverrai…
Quelques milliers d'oiseaux marins fouettés par les embruns...
De hautes collines au dos rond sous un ciel de plomb...
L'eau fraîche des lochs par les monstres habités...
De vieux châteaux tout aussi hantés...
Des plages de sable blond comme on n'oserait en rêver...
Une bouffée d'air des hautes terres, celles-là les vraies...
Et sans doute bien d'autres choses inespérées...
Je te raconterai …
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Bon vent !
Anne
« Premier pas »
Mercredi 23 juin. Une matinale le lendemain d’une nocturne… Longues journées pour des nuits courtes… Voilà qui est bien de saison ! Le soleil rougeoyant dans la brume du petit matin me fait vite oublier que j’ai des heures de sommeil en retard. Aujourd’hui, j’ai rendez-vous dès 6 heures avec la forêt et ses habitants… Tous étaient éveillés bien avant mon arrivée. La répétition générale est déjà commencée, les choristes s’échauffent la voix : troglodyte, fauvette à tête noire, rougegorge, pinson, grimpereau des jardins, pouillot véloce, pigeon ramier… Le geai des chênes suit ma progression et donne l’alerte. Au loin, le chevreuil aboie… En l’espace de quelques pas, je rencontre trois pics épeiches. Le dernier, haut perché sur un arbre mort, n’a manifestement pas eu le temps de se coiffer ni de faire un brin de toilette. Poitrine salie, duvet ébouriffé dans le dos, calotte et sous-caudales à peines rougeâtres. Un jeune blanc-bec à peine sorti du nid !
Le chemin vallonné m’emmène au cœur de ce domaine de plus de 300 hectares de bois. Les peuplements y sont variés et les propriétaires des lieux soucieux d’y œuvrer en faveur de la biodiversité. Le taillis sous futaie accueille comme essences principales le chêne, le hêtre, le frêne mais aussi l’érable et le merisier alors que le charme et le bouleau occupent l’étage inférieur. Les densités d’oiseaux nicheurs sont ici importantes en raison de la diversité des boisements. Et ce n’est pas ce pouillot siffleur, que j’écouterai pendant des heures, qui viendra me contredire. Les allées forment de larges trouées et de très nombreux ruisseaux drainent le territoire. Je viens tout juste de rejoindre l’un de ceux-ci et commence à grimper le raidillon, qui sera le terme de mon parcours.
L’énorme nid, que je viens visiter en toute discrétion, est situé dans un gros chêne, à l’aisselle d’une branche latérale. Cette rencontre, je la rêve depuis longtemps, sans toutefois en être pressée, me disant que le hasard et le temps m’en offriraient un jour l’occasion. Et la voici ! Une demande que l’on ose à peine formuler…comme si c’était inconvenant. Il faut dire que l’espèce est farouche et aime se retirer loin de l’homme, dans les grands massifs forestiers.
Quatre grands oiseaux occupent la plateforme construite par leurs parents, en y accumulant des branchages. Je retiens mon souffle et me dissimule sous le polaire qui me servira de tente d’affût. L’œil sombre des jeunes étincelle sous le soleil montant. Les quatre échassiers se tiennent dos voûté, sur leurs interminables pattes gris rosé, presque assorties à leur long bec. Je remarque la présence d’une petite palmure entre leurs doigts. Deux couleurs suffisent à réaliser leur plumage : du noir imparfaitement pur pour la tête, le cou, le plastron, le manteau et la queue. Du blanc pour le dessous.
L’heure est au repos, interrompu par quelques amorces de toilettage. Plus active, près de moi, la sittelle n’arrête pas de crier. L’un des jeunes poursuit le lissage de ses plumes du cou, des épaules et des ailes, en les mordillant délicatement depuis leur base jusqu’à leur extrémité. Pour la tête, par contre, rien de tel qu’un bon grattage à l’aide de la patte. Il déploie ensuite ses ailes, au dessous noir à l’exception des aisselles, et exhibe son impressionnante voilure d’1m80 d’envergure. Cloîtrées au nid, les jeunes cigognes noires doivent se sentir bien à l’étroit. Tour à tour, c’est plus prudent, les jeunes effectuent de grands battements accompagnés de petits bonds. Puis ils s’ébrouent et piétinent d’impatience… Soudain, tous se tournent dans la même direction comme si c’était de là que devrait arriver le ravitaillement. Sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?
Au sein du nid, l’encombrement est indiscutable quand deux jeunes agitent les ailes de concert. Gare à la chute ! Vers 7h20, la tension monte progressivement. Les cigogneaux font les cent pas, donnent l’impression de faire le ménage au nid et laissent s’échapper des claquements de bec. Difficile de bondir sans bousculer, fouetter la tête ou déstabiliser ses petits camarades. Au programme également : gratouillage mutuel, prises de bec, moucheronnage et mordillage de feuilles de chêne. Toutes les occupations sont les bienvenues pour faire passer le temps… tout en grandissant. Je profite du temps de l’observation pour détailler le plumage des jeunes. L’extrémité des plumes sombres est liserée de clair alors que le cou paraît très légèrement moucheté. A cet instant, une chèvre s’approche tout près de moi mais notre rencontre lui fait faire demi-tour…
Les jeunes ne sont plus loin du grand envol et j’admire à plusieurs reprises les très longues digitations formées par les plumes de la main. Non loin de moi, le pouillot siffleur répète inlassablement son chant. J’adore cet oiseau que je suis allée écouter fin mai sur les « hautes terres » d’Ardenne. J’entends aussi un chant flûté. Serait-ce le loriot ? Voilà bien un oiseau que j’ai encore du mal à détecter. Il me faudra le travailler pour éviter de le confondre tout bêtement… avec le merle noir !
Tribord toutes ! Les quatre jeunes se regroupent sur la droite du nid et concentrent leur regard dans la même direction. Encore une fausse alerte ! Et les jeux reprennent, avec un peu de gymnastique : extension de pattes, déploiement des ailes. Sans oublier quelques crocs-en-jambe où le gagnant attrape la patte de son voisin avec le bec… et tire.
A 9h15, les cigogneaux s’agitent et poussent de petits cris. Ils se rassemblent en cercle comme des joueurs de rugby dans la mêlée et se font des courbettes en agitant la tête de haut en bas. Un adulte vient de se poser au centre, bien caché par les jeunes, puis il quitte le nid rapidement. Le deuxième adulte le suit de peu et fait son entrée hors du groupe, par la droite. Il me laisse le loisir d’observer son bec et la peau, qui entoure l’œil, colorés d’un rouge intense, à peine plus prononcé que celui de ses pattes. Après distribution de la nourriture, il ne s’attarde pas. Excitation des jeunes et piaillements avant le retour au calme… Ils explorent le nid, peut-être à la recherche de restes et claquent régulièrement du bec. Sans y trouver d’explication, je remarque des gouttelettes d’eau qui s’écoulent lentement le long du bec des cigogneaux, avant de s’en détacher une fois arrivées à sa pointe.
L’un des jeunes joue à l’équilibriste sur la grosse branche qui porte le nid. Il suffirait d’un simple faux pas pour le lui faire quitter… La petite troupe se lance dans une très longue séance de toilettage et de petits affrontements. Je les quitte un peu avant 11 heures, sans avoir eu la chance d’assister au ravitaillement suivant.
Samedi 26 juin. Levé de soleil enveloppé dans la brume. Même heure que mercredi. La fauvette à tête noire est déjà à l’œuvre et son chant trouve, dans la forêt, un écho à la puissance inattendue pour un si petit oiseau. De son côté, le pouillot véloce compte ses écus. Cette fois, j’en suis sûre, ce chant haut perché dans la gamme mais aussi dans la cime des arbres est bien celui du loriot. Ses strophes sont bien plus courtes que celles du merle. Je l’entends aussi émettre des cris grinçants. Le voici enfin à mon répertoire…
Le parfum délicat du chèvrefeuille accompagne mes pas. D’autres cris inconnus s’échappent soudain dans la vallée d’une naye perpendiculaire à celle que j’emprunte. Deux jeunes cigognes noires me font la surprise de prendre leur envol en formant une large boucle au-dessus de moi. Je m’attends donc à retrouver le nid vidé de ses occupants.
Je m’installe au même endroit qu’il y a trois jours. Le pouillot siffleur est lui aussi fidèle à son poste… Avec plaisir, je constate qu’une jeune gitane est toujours présente au nid. Le soleil illumine les contours de son plumage de chauds reflets orangés. L’oiseau doit maintenant se sentir bien seul après une telle promiscuité. Le cigogneau piétine, tente quelques pas en équilibre sur la branche qui supporte le nid et regarde vers le bas. Il déploie les ailes pour quelques battements, ensuite accompagnés de bonds et de claquements de bec. Il se perche de plus en plus haut puis effectue un large saut, qui le ramène au nid. Vais-je assister à son départ ?
Puis vient pour le cigogneau, comme pour moi, une longue période immobile. Lui perché sur une patte, moi baillant régulièrement, le nez dans ma longue-vue, allant même jusqu’à m’endormir de brefs instants… me réveillant à chaque fois que mon œil heurte l’oculaire. Après cette accalmie, l’oiseau recommence à faire les cent pas, alternant toilettage et entraînement au vol. A 10h15, de grands claquements d’ailes me signalent son départ. Pour une destination toute proche…Grâce à l’ampleur de ses battements d’ailes, je le situe sans difficulté sur une branche basse du chêne où il est né. « Premier pas » d’un long voyage, qui le mènera en automne vers l’Afrique.
Je décide de le laisser à ses émotions et premières explorations. Je descends le raidillon qui m’amènera vers la vallée puis je m’arrête net. Grand frisson ! A cinquante mètres de moi, j’aperçois la silhouette élancée d’un cigogneau perché sur un poste d’affût. Je m’arrête aussi sec pensant que l’oiseau va s’envoler. Etonnamment, il me laisse poser ma longue-vue et prendre l’appareil photo dans mon sac à dos. Régulièrement, il tourne lentement la tête de gauche à droite… puis de droite à gauche. Ma présence n’a pourtant pas l’air de l’inquiéter outre mesure. Le cœur serré, j’enchaîne les clichés. La rencontre se prolonge et je ne vois pas comment je pourrais poursuivre mon chemin. Impossible de progresser sans le faire décoller… Je ne souhaite pas le moins du monde l’affoler. Après un long moment, dix ou quinze minutes peut-être, je le vois prendre son envol et suis heureuse qu’il ait décidé de lui-même, en toute sérénité, de mettre fin à notre entretien…
Anne
Merci à vous, qui, au rêve, avez donné la vie…